LA REVUE DU GOLFE DE
SAINT-TROPEZ

Pays des Maures

n°33 Mai / Juin 1999
pages 15 à 15

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---T R A D I T I O N---

"La métamorphose du roseau"

  250 000 anches sont fabriquées chaque jour de par le monde. Les anches, ce sont ces petits bouts de languettes qu'on met au bout des instru ments à vent pour produire un son et que les musiciens mouillent avec leur langue et leurs lèvres avant le concert. Sur cette même terre, il ne reste que quelques fabricants : deux ou trois petits en Allemagne, un à Paris, un à Los Angeles et trois dans le Var. Ce sont les plus importants.

Parmi eux, les établissements Rigotti dont la fabrique est à Cogolin parce que les roseaux du Var sont les meilleurs de la planète. S'il vous vient à écouter un jour, à Antibes, dans la pinède, à Harlem, sur un trottoir, ou dans un piano-bar de New-York, Down Town, de ces mélodies aux notes bleues, ayez donc une petite pensée pour ce coin du Var, ce sacré coin de la Terre sans lequel toute la musique qu'on aime ne serait pas tout à fait ce qu'elle est. Hum, laisse ma bouche sur tes anches !
Si les roseaux poussent un peu partout en France, les seuls à ne pas souffrir du gel et du froid sont ceux qui s'épanouissent sous l'influence du climat méditerranéen. Dans le Var, ils courent sur des kilomètres à travers les collines, le long des cours d'eau qui filent dans les vallées, de "La Madrague" de Brigitte Bardot à La Mole, où coule la Giscle, au pied des Maures.

Réputés depuis des décennies, ils ont tôt fait le bonheur des fabricants de anches à l'image de la famille Prestini, brillant musicien de renommée internationale dont la famille avait créé une fabrique à Florence en 1890 et qui vint installer sa deuxième usine à Cogolin pour être là où sa matière première était et pour mieux la choisir. Prestini exploitait ses usines alors que le jeune Rigotti apprenait le français.

Et Franco Rigotti avait 20 ans lorsqu'il se mit à travailler. Comme "il fallait trouver du travail", il trouva les anches. C'aurait pu être autre chose dans un tout autre domaine ! C'est comme ça que le jeune Franco a quitté la Toscane pour venir à Cogolin, en France, sur la Côte d'Azur, pour des anches. Et la Côte d'Azur, c'est beau quand on a 20 ans ! Surtout quand on a 20 ans ! En 1966, lorsque son patron vend l'affaire, c'est tout naturellement qu'il décide de s'en porter acquéreur. Voilà une vie que Franco Rigotti travaille dans les anches et le roseau ! Plus de 30 ans passés en France et il n'a pas pu se défaire de son bon accent italien, grave et mélodieux. "J'ai l'il" dit-il.

 

 

 

 


 

 

 

 

Quand le roseau se fait dorer...

Avant que ces petites languettes ne donnent au saxo alto, au cors ou au sax' ténor leur vibration unique, presque deux ans se passent à l'air libre et au soleil du Var. Comme le roseau est une matière vivante, on le respecte et on l'écoute. Et pour qu'il soit vigoureux et fort, on évitera surtout de le récolter pendant le premier quart montant de la lune. On choisira la bonne lune, au coeur de l'hiver rigoureux, tant que la sève est au plus bas, au milieu des racines. C'est en hiver en effet que la taille et la coupe battent leur plein. "Il s'agit de cueillir les cannes les plus saines, explique Franco Rigotti, les plus dures, débarrassées des mites qui plus tard auraient altéré la qualité des bâtons". Le roseau est un produit sensible. Pour qu'il soit bon, il lui faut de la pluie jusqu'en mai, un été sec gorgé de soleil et de mistral, suivi d'un hiver où il peut pleuvoir, peu importe. Un peu comme le raisin ! Plus il y a de mistral, plus les roseaux seront durs, plus les anches seront souples et solides. .


Des roseaux musiciens

Le roseau sort de terre entre avril et mai. Et comme il sort de terre, il demeure et ne grossit plus. S'il sort petit, il reste petit, s'il sort gros, il reste...gros. C'est l'été qu'il prendra sa hauteur. De décembre à fin mars, on s'active à le couper, le plus bas possible, là où il est le plus fort. Les hommes sont aux champs, au grand air. Les camions tournent et ronronnent. On stocke tout en hauteur. Et on brûle sur place ce qu'on ne garde pas. Vient ensuite le raclage. On enlève les feuilles de chaque tige, on le nettoie. Et en juillet puis en août, c'est le temps de l'exposer au soleil. Torses nus, on le "soleille" sur des claies. C'est là que le roseau perdra de sa verdeur. C'est là qu'il prendra sa teinte jaune comme un petit pain. C'est la période du séchage, période bénie où soleil et matière réagissent, se séduisent, "s'interactivent" comme on dit maintenant ! C'est là, au cours de la deuxième année de séchage, que le roseau va gagner sa qualité et sa réputation enviées. Sa peau se transforme en vernis grâce au vent et à la lumière.

Le stockage durera un an. A l'entrepôt, le bâton fait alors deux mètres de long. Il sera ensuite débité en tubes d'une vingtaine de centimètres, en évitant les noeuds. Les anches approchent ! Si le roseau est destiné à la musique, si c'est un futur "musicien", noble destinée, deux années lui seront nécessaires pour atteindre sa dureté, son élasticité et sa maturité, noble parcours. S'il est voué à la canisse, passera pas un été.